LE DRAME DE SAINTE-HELENE (Extraits)
Par André Castelot, Edition Perrin
Le jour du samedi 5 mai se lève. Il fait beau. On hisse le signal annonçant à Plantation-House : « Le général Bonaparte est en danger imminent. » Hudson Lowe accourt. Il veut attendre à Longwood le dénouement. A son arrivée il apprend que son prisonnier a perdu toute conscience. Le soleil entre a flots dans le salon. L’Empereur ne fait pas un mouvement et ne chasse même plus d’un geste machinal les mouches qui l’ont importuné ces derniers temps. Peu a peu tous les Français ont envahi la pièce pour voir mourir Napoléon. Le visage livide, les yeux voilés, a demi ouverts, il fixe le pied du lit. Sa main droite inerte et moite pend le long du drap. Ce n’est plus qu’un moribond dont les râles sont entrecoupés par les sourds et sifflants
gémissements de l’agonie.
A sept heures et demie, il s’évanouit, mais la vie revient. A huit heures, a son oeil gauche,
perle une larme qui coule doucement sur sa joue. Bertrand l’essuie.
Durant toute la journée, les derniers fidèles, auxquels se sont joints Arnott, les enfants de Bertrand et les femmes de certains serviteurs français – en tout seize personnes – ne quittent pas des yeux le visage de cire, devenu émacié, et dont les traits vont peu à peu ressembler à ceux du général Bonaparte. Le silence n’est troublé que par le tic tac de la pendule.
A la fin de l’après-midi, la respiration devient courte et difficile. Napoléon s’abandonne maintenant lentement, très lentement, et glisse vers la mort.
Au moment où le soleil s’enfonce dans la mer, la respiration s’arrête.
Antommarchi touche la veine jugulaire et incline la tête. Quelqu’un se lève et arrête la pendule.
Il est cinq heures quarante neuf minutes, ce 5 mai 1821.
Laissant couler leurs larmes, ils vont, un à un, baiser la main du mort.
Lowe, son état-major et l’inutile Montchenu, le représentant de Louis XVIII que Napoléon a toujours refusé de recevoir, se sont inclinés, talons joints, devant le corps placé entre les deux fenêtres du salon, a l’endroit même ou il est mort.
-- Le reconnaissez-vous ? demande à mi-voix le gouverneur au marquis.
-- Oui, je le reconnaisL’autopsie termine, le moule en plâtre du visage pris tant bien que mal, le corps revêtu de l’uniforme légendaire de colonel des chasseurs à cheval, l’épée au côté, un crucifix sur la poitrine, et étendu sur l’un des lits de camp. Le visage est d’une surprenante beauté. « Dans la mort, dira l’Anglais Sortt, sa figure était plus splendide que j’aie pu contempler ; elle semblait avoir été formée pour conquérir. » Les habitants de l’île, les officiers et les soldats de la garnison défilent toute la journée. Plusieurs s’agenouillent et, avec le pouce, font le signe de croix sur le front de l’Empereur. Un sous-officier s’approche, tenant par la main un enfant, et murmure :
-- Viens, viens voir le grand homme : le grand Napoléon
A Vienne, a l’annonce de la mort de Napoléon, la rente monte de deux thalers. Le prisonnier de l’Angleterre, le petit caporal cloué par le cancer sur son lit de fer, faisait encore trembler le monde.
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